Les dossiers
Batis, paysages et territoires
L'évolution des techniques de production agricole et la baisse du nombre d'exploitations en activité rendent le bâti agricole disponible. Pour quelles activités le réhabiliter ? Faut-il le préserver à l'identique ou le faire évoluer ? Faut-il le laisser à l'abandon ou le détruire ? Que penser des nouvelles constructions ? Peut-on aujourd'hui construire un bâti de qualité, s'intégrant pleinement dans le paysage ? Telles étaient les grandes et ambitieuses questions posées, préliminairement à ces rencontres, et déjà mentionnées sur les dossiers de presse. Jusqu'où y a-t-on répondu ? Avec quelle sagacité, pertinence ou impertinence ?
Pour la première fois étaient réunis pendant ces deux jours des architectes, des représentants des services de l'État, des associations de sauvegarde du patrimoine, des agriculteurs pour discuter de ce sujet, trop longtemps oublié, à l'image des bâtiments eux-mêmes. Pour la première fois, vous tous avez tenté et réussi à décrire la situation, vous avez imaginé et rapporté des idées d'avenir pour ce bâti particulier et réussi à établir un dialogue entre vous. La route est encore longue. Elle emprunte les difficiles et tortueuses trajectoires des règlementations, des dispositifs, des normes qui portent parfois en eux-mêmes des contradictions.
Faut-il revenir sur ce qui nous fut largement expliqué par Pierre Thiebaut, architecte du patrimoine et délégué des maisons paysannes de Seine et Marne, sur ce qu'est un bâtiment agricole : bâtiment d'élevage, de stockage, de transformation ? Non, je crois que chacun a bien compris le sujet dont on parlait.
Le plus important est de revenir sur les enjeux du débat qui porte sur un espace qui représente plus de 90 % de notre territoire.
La première table ronde qui portait sur la mutation des espaces agricoles est partie tous azimuts, vue la largesse du sujet. On s'est même interrogé sur comment se construisait le regard que l'on portait sur les paysages. N'était-ce pas finalement Auchan ou Carrefour qui le modelaient à travers la promotion du camembert, comme le soulignait M. André Fleury, agronome et professeur à l'école du paysage de Versailles. Un paysage donc construit hors des agriculteurs et hors des ruraux. Néanmoins, le débat était lancé et des propositions ont été énoncées. J'en relèverai : « Le remembrement ne peut-il pas être une solution au maintien de certaines exploitations et donc à la conservation de certains ensembles de bâtiments. » Mais, comme la solution n'est jamais noire ou blanche, ce sujet opposait très vite des détracteurs : risque de ruissellement, arrachage des haies…
Des enjeux contradictoires que l'on a déjà commencé à percevoir dès l'introduction d'ouverture de M. Gérard Lebourdais de la sous-direction des soutiens aux territoires et aux acteurs ruraux au ministère de l'Agriculture. Ce dernier montrait les difficultés de mettre en application les textes de la loi sur le développement des territoires ruraux, notamment dans la remise en route de petites carrières pour retrouver des matériaux destinés à la restauration, mais qui provoquent des trous dans le sol. Ce dont ne veut pas le ministère de l'Ecologie…
Deux à trois mois risquent d'être encore nécessaires pour trancher le volume d'extraction « permis » et pour ne pas balayer d'un coup tous les efforts menés par les écologistes pour lutter contre les grandes carrières industrielles à granulat et, dans le même temps satisfaire les besoins de restauration sans aller chercher de la lauze en Italie ou du marbre en Chine.
La loi Urbanisme et Habitat semble être une avancée pour la reconversion des bâtiments agricoles mais là encore M. Bruno Ronsin, directeur de la Propriété Rurale Agricole, n'a pas manqué de faire remarquer que cette réaffectation profitait surtout aux collectivités ou aux associations qui récupéraient des bâtiments délaissés par l'agriculture et qui pouvaient ainsi se faire valoir par une opération publique coûteuse en argent. Elle ne permettait pas aux propriétaires bailleurs de prendre soin de leur bâti tant les coûts de fermage de ces bâtiments étaient totalement dérisoires. Des propriétaires qui donc, dès qu'ils ne sont plus en mesure financièrement de faire les travaux, laissent aller leur bâti à la ruine ou finissent par le vendre au plus offrant.
Essayons de remettre en lumière les principaux constats, les bases, les pierres ou les briques qui ont été posés comme socle de la réflexion.
Le premier constat c'est déjà que le constat est difficile. Les éléments chiffrés datent parfois un peu. Ils sont aussi très territorialisés (souvenons-nous du recensement très fin qu'a fait le Parc de la Brenne par exemple). Autant de territoires, autant de variétés d'enjeux et de situations.
I l manque un recensement plus précis sur la situation actuelle du bâti agricole qui permettrait d'engager une vraie stratégie. Quelle part de bâti encore en ruine ? Quel pourcentage est rénové pour du résidentiel de loisir, pour du locatif permanent, pour des projets culturels ?
La connaissance n'est pour l'instant pas affinée. La principale étude, présentée par M. Jacques Caron, statisticien au ministère de l'Agriculture, et qui sert de référence date de 1965, et elle a du bien mal à trouver une suite. Mais, que l'on se rassure ces chiffres sont, paraît-il, soigneusement gardés à Bordeaux et ils ne demandent qu'à ressortir de leur placard pour une réactualisation… Mais à la louche, on pourrait encore intervenir sur 30 % des bâtiments agricoles soit à peu près 3 millions de spécimens et on estime que 65 00 bâtiments agricoles sont délaissés chaque année. Il y a donc du travail…
Les prix de vente du bâti agricole s'envolent et il semble en tout cas que c'est trop souvent le résidentiel temporaire qui l'emporte, quand seul le marché s'exprime. On sent pourtant une volonté croissante des élus de s'emparer de cette question. L'exemple de l'équipement culturel de Villeneuve d'Asq en est une très bonne illustration.
Audrey Le Marec de la Fédération habitat et développement nous en a cités d'autres : un commerce alimentaire dans le Doubs, une maison des associations en Seine Maritime (4 millions d'euros grâce au nucléaire…), un café avec logement HLM dans l'Aveyron, une salle d'animation et de projection dans la Loire, un corps de ferme dans La Nièvre transformé en résidence pour adultes handicapés. Le choix s'est fait avant tout pour éviter de délaisser un bâtiment ancien pour en construire un neuf à côté. Une sorte de recyclage ? Cela tombe bien, les vielles pierres ont la côte.
Une agricultrice entendant ces exemples s'est inquiétée: tout cela est bien, mais ce ne sont plus des agriculteurs. Mais madame fut en partie rassurée. Des jeunes agriculteurs, mais aussi des artisans souhaitent aussi se réinstaller dans ce bâti ancien. Faut-il encore qu'ils en aient les moyens ou que des dispositifs tremplins leur permettent de le faire. « Des ateliers relais ? Des fermes relais ? », le débat n'est pas allé jusque-là.
La patrimonialisation croissante des esprits (pardonnez-moi l'expression) mène parfois à privilégier la forme au fond. Elle consiste surtout à faire du systématique en matière de restauration : mettre les pierres ou les poutres apparentes, faire une pâle copie de l'ancien sans en retrouver le sens.
On crée ainsi de nouveaux standards du patrimoine sans repenser globalement le lieu et le territoire dans lequel ils s'inscrivent.
De plus, certains détails posent questions. À côté des pierres et du bois, combien de granges transformées en habitat locatif ont des fenêtres en PVC ? L'habitabilité est souvent privilégiée à la qualité patrimoniale. Comme l'a très bien dit jeudi matin Pierre Thiebaut, « ces bâtiments ainsi profondément remaniés, sont-ils alors susceptibles de conserver leur identité agricole par le simple respect de leur physionomie externe ? »
Que faut-il faire alors pour préserver la qualité patrimoniale ? Certains participants soulignaient la difficulté de pouvoir adapter du bâti ancien aux nécessités énergétique, bref d'adapter les enjeux de modernité à la préservation du patrimoine ? Un architecte confessait effectivement manier la chèvre et le chou, c’est-à-dire l’incompatibilité entre la réponse faite à la demande du client et la conservation du patrimoine. Il fallait en passer par le compromis, savoir repérer ce qui faisait vraiment l'originalité ou la banalité d'un bien pour pouvoir ensuite faire des choix, même s'il pouvait être ou paraître douteux.
Faut-il alors muséïfier le patrimoine, le transporter et le mettre sous cloche pour le conserver ? Si à travers l'expérience de l'écomusée de Savigny-le-Temple, on voit bien que cette initiative a permis de véritablement sauver un patrimoine, il ne doit rester qu'un exemple, inscrit dans une stratégie de pays au service d'une pédagogie active et être utilisé comme la dernière des solutions quand plus aucune autre n'est possible.
Cela ne peut pas être la réponse à la disparition du patrimoine dans son ensemble. Marc Gérault, inspecteur des sites, a bien montré aussi, pour la conservation du patrimoine, l'intérêt des mesures de classement de l'État, des protections ponctuelles mais aussi des protections d'ensemble dans le cadre de zones de protection du patrimoine et du paysage. Les fameuses ZPPAUP dont on a beaucoup reparlé le deuxième jour.
À côté de la ZPPAUP, il existe aussi dans le cadre des PLU des possibilités parfois moins lourdes à travers l'article L 123 de protéger des sites en prenant des dispositions spécifiques de protection qui seront soumises à autorisation et à l'avis des architectes des bâtiments de France. Le rôle des élus est dans tous les cas extrêmement déterminant, et ce de plus en plus avec la décentralisation… Donc, quand un maire ne veut pas sauver son patrimoine… Heureusement qu'on est en démocratie, ce qui peut laisser quelque espoir… Même si de toute façon, comme le faisait remarquer un intervenant, « il n'existe pas de protection absolue. Un ouragan, un incendie et c'est fini. »
Dans ce contexte d'hyper-patrimonialisation, où tout le monde prétend s'intéresser aux vielles pierres, le déficit de connaissances semble pourtant énorme.
Avant, on ignorait le patrimoine, maintenant on applique des standards sans aucunes connaissances sur ce qui a conduit à telle ou telle réalisation. N'y a-t-il pas une incapacité de compréhension du bâti ? De son essence ? De sa vie propre ? Il ne peut y avoir de règles générales sous peine de ne construire que du décor.
La perte de l'usage d'origine pour un nouvel usage doit s'accompagner de réflexion voire de formation. Ce sera sans doute l'une des missions que devront renforcer encore les associations comme Maisons Paysannes qui doivent pour cela continuer de s'ouvrir au plus grand nombre et non aux seuls convaincus.
Le centre de formation des Maisons Paysannes répond bien à cette demande. On a beaucoup insisté aussi sur la formation des paysagistes à la ruralité. On a même abordé la formation pour les élèves de collège. M. Michel Clément, directeur de l’architecture et du patrimoine au ministère de la Culture, a lui aussi montré l'enjeu de former les architectes aux questions spécifiques du patrimoine rural, mais aussi d'augmenter le nombre d'architectes du patrimoine rural installés en libéral, à côté des CAUE et des Architectes des Bâtiment de France.
Former aussi aux techniques, faire en sorte que des artisans conservent ou réapprennent les savoir-faire traditionnels. M. Gabriel David, chargé de la formation à la CAPEB, l'a présenté tout à l'heure. C'est en formant des artisans et des experts à ces techniques que les artisans pourront défendre eux-mêmes, sans peur, l'utilisation, la mise en œuvre de matériaux naturels. La percée des matériaux écologiques est d'ailleurs bienvenue pour faire naître des vocations à des jeunes. L'artisanat n'est plus ringard. Il est capable d'innovations techniques, rendant les travaux moins pénibles, tout en prenant en compte le contexte du développement durable.
Former aussi et surtout les élus. L 'appel est venu en fin de journée jeudi d'une participante, qui disait même qu'il fallait les obliger à être formé… Là, la tâche ne va pas être facile.
Malgré tout, un participant reconnaissait qu'il y avait quelques rares bons élus motivés mais, dans le même temps, on reprochait encore à d'autres d'avoir racheté un bien pour le revendre à un privé, quelques années plus tard, sans y avoir rien fait ou de l'avoir fait purement et simplement arasé.
Il ne peut y avoir de patrimoine que s'il est vivant. C'est l'un des grands challenges que l'on a pu discerner pour les collectivités publiques que de revisiter leur patrimoine, en tricotant du sur mesure pour préserver cet élément d'ancrage qu'est l'identité (au bon sens du terme). Il faut donc soigner les documents d'urbanisme, identifier ces éléments d'identité locale très précisément, réfléchir à leur protection et enfin faire partager tous ces travaux auprès de la population.
Pour cette si lourde tâche, il a été rappelé que les élus ne sont pas seuls même si, comme les particuliers, ils ne savent pas très bien où sont les conseillers…
Les organisateurs souhaitaient montrer les blocages, les difficultés, le véritable parcours du combattant lorsqu'il s'agit de transformer une grange en habitation. Néanmoins, la règlementation évolue. Et c'est d'ailleurs parce qu'elle évolue vite qu'elle est obscure et encore trop méconnue.
Mme Levet, de la DDE et M. Alain de la Bretesche, président des journées juridiques du patrimoine au sénat, dans leur propos de ce matin, ont bien montré les évolutions législatives favorables aux porteurs de projet.
La loi SRU du 13 décembre 2000, la loi Urbanisme et habitat du 3 juillet 2003, la loi DTR du 28 février 2003 permettent de diversifier les activités dans les bâtiments agricoles. Les batailles engagées par les associations se gagnent peu à peu. L 'évolution du statut de ruine en est un exemple. Il suffit de 4 murs pour demander un permis de construire. C'est de l'avis quasi unanime des intervenants de la table ronde.
M. Jacky Heude de la Fondation du patrimoine ou Mme Anne Nisole du Pact Arim soulignent qu’il est plus facile aujourd'hui qu'hier d'être accompagné dans son projet de reconversion d'un bâtiment agricole en locatif. Pour les porteurs de projet, l'important est de suivre une méthode rigoureuse. Tous les problèmes ne sont pas pour autant réglés.
Comme le soulignait l'un des participants, « la difficulté n'est pas tant dans la reconversion que dans le fait d'avoir les moyens d'entretenir le patrimoine. » Les aides se font le plus souvent sous forme d'avantages fiscaux… Et quand on n’est pas imposable, la chasse à la subvention semble presque relever du délit d'initié (un petit peu de sous possible dans les conseils généraux, un petit peu à la Fondation du patrimoine grâce à un pourcentage qu'elle perçoit maintenant sur les successions vacantes, un peu d'exonération dans tel ou tel cas). M. Jacky Heude a bien expliqué le bénéfice du label de la Fondation du patrimoine qui s'octroie dans des règles très strictes… Bref, les possibilités s'avèrent souvent confuses et peu connues…
Il a aussi été soulevé que le fait de galérer 10 ans de sa vie pour restaurer un patrimoine, suant corps et eau, pour se voir payer l'impôt sur la fortune n'est pas encourageant non plus.
À travers ces changements d'usage, la campagne risque un nouveau mitage. Faut-il, en effet, demain habiter dans toutes les anciennes granges ? Car qui dit transformation de granges en maison dit route goudronnée, pylônes électriques, assainissement et pourquoi pas lampadaires.
La question est posée, la réponse est loin de faire consensus. Irait-on jusqu'à considérer que l'on va trop loin dans le sens de cette transformation des bâtiments agricoles en habitation ? N'y a-t-il pas un risque avec la pression foncière croissante de voir les agriculteurs plus tentés par la solution lucrative de transformer un bâtiment agricole, devenu un peu obsolète, en logement plutôt que de l'adapter, le transformer pour qu'il conserve sa vocation agricole ? L'agriculteur ne va-t-il pas choisir de construire à quelques pas de cette grange devenue logement une horreur architecturale pour loger son matériel ? Ne faut-il pas dans certains cas modifier le bâtiment avec des matériaux nobles, le bois par exemple pour qu'il conserve sa vocation agricole plutôt que de le transformer en résidence secondaire.
Parallèlement, dans les régions d'élevage, certains agriculteurs préfèrent ne pas rendre habitable la grange voisine pour ne pas prendre le risque qu'un nouveau voisin qui s'insurge contre les nuisances, odeur de cochons ou bruit des cloches des brebis… M. Alain de la Bretesche, suite à l'évolution des textes sur le statut de ruine, propose que l'on puisse imaginer une convention foncière avec la commune. En effet, pourquoi interdire à quelqu'un d'habiter dans une grange isolée s'il ne demande rien à personne, se sert de son puits et a une éolienne pour l'énergie ?
Mais qui dit que son frère, son fils un jour ne demandera pas le raccordement ? La convention pourrait alors prévoir des accords écrits avec la commune. Car pour M. Alain de la Bretesche, s'il y a des théologiens anti-mitage à tous crins, cette solution de reconquête du bâti ancien n'est-elle pas une alternative à la France du tout pavillon ou du tout lotissement. M. de Boismenu de la Safer nous rappelait d'ailleurs que c'est davantage les pavillons qui contribuent au mitage. Sur 200 000 pavillons construits 150 000 sont bâtis hors lotissement…
C'est entre le beau et l'utile que se situait le débat de la dernière table ronde consacré à notre architecture agricole contemporaine. Qu'est ce que le beau ? Est-ce que le beau de tout de suite sera forcément le beau de demain ? Est-ce que ce n'est pas du fonctionnel d'hier qui fait le beau d'aujourd'hui?
En effet, les bâtiments du XIXème n'étaient-ils pas eux aussi conçus pour être fonctionnels ? Être moderne n'est pas l'apanage du XXIe siècle. Dans notre société qui a une profusion de moyens, où les normes d'hygiène, la réglementation ont une incidence directe sur l'architecture, où les projets agricoles se voient dans le meilleur des cas à l'échelle de dix ans (le temps de la garantie décennale, le temps maximum de visibilité d'un type de production), les architectes essaient surtout de concevoir des « enveloppes » en cohérence avec les paysages.
Des enveloppes vides mais intégrées, dans lesquelles l'agriculteur, au gré de la conjoncture, adaptera les aménagements et l'usage.
Les normes, parce qu'elles sont forcément le fruit de compromis et de moyennes, génèrent très vite leur part d'effets négatifs. Par exemple, la distance de 100 m qui séparent toute habitation d'un bâtiment agricole ne contribue-t-elle pas là encore au mitage ? Ne doit-elle pas être adaptée au type de production ?
Quelle marge de manœuvre reste-t-il à ceux qui doivent donc concevoir les bâtiments ? Les matériaux utilisés, leur capacité à être recyclés suivront sans doute ce qui se passe dans l'habitat et devraient constituer les nouveaux détails qui feront la différence dans les prochaines années. Le bois concurrence déjà l'acier. On sent déjà les prémices du changement comme c'est déjà largement le cas dans l'habitat. Certains préconisaient le recours à du bâtiment de l'éphémère, lié à la durée du projet. On a besoin d'un silo pour 20 ans, faisons-le avec des matériaux facilement recyclables et non plus avec des milliers de tonnes de béton. Bref, garantir la réversibilité.
D'autres intervenants et participants dans la salle ont souligné que l'on pouvait très bien déjà résoudre une bonne partie de l'intégration paysagère des bâtiments neufs grâce à un large travail sur la polymétrie et les couleurs.
Malgré tout, on est encore loin du compte puisque M. Jacques Caron nous donnait des statistiques accablantes sur l'usage encore massif de la tôle au détriment de l'ardoise.
À l'interrogation d'hier d'un participant quant à « la préservation d'un régionalisme dans les constructions neuves », la réponse fut plutôt oui : choix des matériaux, des couleurs… sans pour autant tomber dans le pastiche.
Mais, le véritable enjeu pour les bâtiments contemporains agricoles ne réside pas seulement dans l'utilisation de tel ou tel matériau mais plus encore dans celui, plus délicat, qui consiste à retrouver le sens du projet. Régis Ambroise du ministère de l'Agriculture l'a largement souligné. « Mesdames, monsieur qui êtes des passionnés du patrimoine, l'appel vous est lancé. Ne vous contentez pas de refaire du neuf avec de l'ancien mais retrouvez les traces de la pensée du projet pour aider nos contemporains dans cette lourde tâche ».
En effet, ce qui reste du patrimoine que nous admirons aujourd'hui est ce qui avait été pensé hier. Il y avait eu une véritable réflexion sur l'agriculture et le paysage au moment où l'édifice avait été conçu. C'était une œuvre, fruit d'un mélange entre la fonctionnalité et l'esthétisme. C'était un signe extérieur de reconnaissance et de richesse pour celui qui le réalisait.
Aujourd'hui, c'est plus le nombre de chevaux et la taille du tracteur que l'on admire que la réalisation du bâti. Mais, les temps risquent de changer. À l'heure de la réduction des énergies et de la demande en matière de développement durable (l'eau, le paysage, les transports), la société civile, les collectivités locales risquent d'être plus exigeantes vis-à-vis de l'agriculture et des agriculteurs.
Le délégué des Maisons paysannes de l'Ardèche disait hier : « Il faut s'adapter à la modernité mais à quelle modernité ? À quelles contraintes ? Sans nul doute aux contraintes énergétiques. Les matériaux utilisés devront en tenir compte. » À l'heure, il faut bien l'admettre, où l'État, peu à peu, se désengage de cette question du patrimoine, les collectivités de proximité qui prendront le relais souhaiteront des résultats au moins aussi concrets qui répondent aux attentes de leurs citoyens.
Les agriculteurs, s'ils veulent retrouver une image positive auprès du reste de la population et une reconnaissance, ne devront ne pas sous-estimer cet effort qu'ils devront faire pour éliminer les pollutions visuelles.
Pas étonnant que les premiers à s'en soucier soient les viticulteurs et les agriculteurs recevant du public. Le CAUE a eu encore bien du mal à recenser les 50 sites qu'il nous a présentés.
L'architecture est un lieu central pour le paysage, le lieu vers lequel le regarde se tourne. Il doit être pensé, conçu avec la volonté, la puissance, la réflexion, la connaissance et la culture nécessaire. Plus que jamais, seront utiles des lieux de débats faisant se concerter, les amoureux du patrimoine, les artisans, les historiens, les architectes, les paysagistes, les ethnographes, les propriétaires, les agriculteurs, les collectivités locales pour mettre en œuvre des projets qui sauront marquer leurs temps. Il faudra sortir de la pure technique ou de la pure conservation pour être à nouveau dans l'air du projet architectural.
Que conclure vraiment ? Rien. On ne conclut pas puisque le sujet est en perpétuelle évolution et de prochaines rencontres sont d'ores et déjà envisagées. L'échange que l'on entretient avec le passé, le regard en perspective, la pensée qui croise les réalisations d'hier avec celles de demain peut garantir un mieux vivre. Mais attention à ce que l'avenir du patrimoine de la campagne ne soit pas décidé en dehors des acteurs qui l'habitent, reléguant celui-ci à l'unique statut de musée. Le patrimoine rural reste un laboratoire où s'expérimentent des pratiques. Vous êtes tous ici non plus seulement les gardiens du passé, mais aussi les guetteurs du futur.