DISCOURS PRONONCE LORS DES RENCONTRES SUR
LA CHAUX ET LA RÉHABILITATION THERMIQUE DES BÂTIMENTS ANCIENS
Organisées par la Guilde des métiers de la Chaux et la Fondation du Patrimoine
Dijon - le 28 avril 2009
"Mesdames, Messieurs, chers amis,
Notre thème est « le bâti ancien et les exigences contemporaines ».
Ou, peut-être puisque nous sommes ici pour parler de la chaux : « la chaux dans le bâti ancien et la chaux face aux exigences contemporaines ».
Deux parties, donc : la première et… la seconde.
Eh bien non ! nous n’en ferons qu’une seule, si vous le voulez bien.
Pourquoi ?
D’une part, parce qu’il n’y a pas de solution de continuité dans l’histoire de la chaux. Elle se poursuit, même si elle connaît les avatars que nous évoquerons.
Et d’autre part, parce que l’histoire de la chaux dans le bâti est liée à l’histoire des hommes qui est aussi un continuo. Sinon nous ne serions pas là pour en parler.
Car on ne peut pas comprendre ce qui se passe aujourd’hui si on ne connaît pas l’histoire.
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Pourquoi choisir la chaux, un matériau comme les autres, pour un rôle si éminent ?
Parce qu’elle est le seul matériau industriel, avec la terre cuite ou crue, que l’on retrouve dans les habitations des hommes depuis des millénaires. Jusqu’à un passé récent. Mais sa rareté d’aujourd’hui s’inscrit aussi dans son histoire.
Et puis, pardon d’être un peu lyrique mais depuis toujours à MPF nous pensons que liant pour le mur, enduit pour la peau, badigeon pour la toilette, la chaux est la douce amie de la maison des hommes.
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Celle qui est employée depuis la plus haute antiquité est la chaux aérienne. Même si elle est parfois hydrolicisée, comme les Romains savaient le faire, par l’adjonction de pouzzolanes. Aujourd’hui on parle toujours de ciment romain.
Mais arrivons tout de suite chez nous, si vous le voulez bien, dans la France profonde (rurale par hasard), depuis le
moment où, le Moyen-Âge achevé, on invente de marcher avec des sabots jusqu’à aujourd’hui moins un trois quart de siècle.
Du XVIe au début du XXe siècle, la chaux va accompagner le progrès social. Car, même s’il ne se fait pas de façon linéaire, un enrichissement progressif et lent de la vie des gens est incontestable. Acheter de la chaux, d’abord impensable pour la majorité, devient d’un usage de plus en plus fréquent. Mais elle reste utilisée avec parcimonie dans le monde rural, rarement pour bâtir, plutôt pour enduire la maison d’habitation. Alors que les bâtiments d’exploitation ne le sont pas.
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L’enduit.
Il est fin parce que l’on ne gaspille pas. Alors il s’enfile sur la maison comme une robe près du corps, suivant tous ses mouvements. On la devine sous cette fine draperie. Et là, se crée ce qui va constituer notre patrimoine le plus intime et peut-être le plus précieux.
L’enduit couvre tout le mur de moellons et vient mourir doucement sur les pierres de chaînage d’angle et à l’encadrement des baies.
Loin des rectitudes contemporaines, il est un passage subtil que le temps embellit sans cesse. Le pied de mur que la nature environnante vient battre, se fonce du rejaillissement de la terre mouillée. La couleur du sable va ressortir plus ici qu’ailleurs. La bouillie bordelaise vient nimber la vigne de bleu.
Petit à petit l’usure du temps fera ressortir le nez d’une pierre.
Le mur, ainsi, vit.
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Mais l’enduit révèle une qualité peut-être plus noble encore : il apporte une valeur architecturale essentielle au bâti, en permettant de l’appréhender dans toute sa masse, d’une seule vision, sans que l’œil soit brouillé par le puzzle des moellons jointoyés comme on le voit aujourd’hui.
L’enduit d’autrefois donne toute leur valeur aux ouvertures et apporte à la maison une simplicité de lecture évidente. Celle que l’on retrouve dans toute œuvre d’art.
Nous le savons bien, tous ici : on ne refera jamais ces maisons-là. Ce serait tout à fait impossible, même avec beaucoup d’argent parce que nous en avons perdu la clé. Parce que nous n’en aurons plus jamais le même usage.
Chaque jour certaines disparaissent, d’autres sont défigurées.
Trop de gens n’ont pas encore conscience de cette perte.
C’est pourquoi nous nous battons, la truelle à la main, pour sauver ce qui reste.
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Au début du XXe siècle, la chaux que l’on utilisait depuis toujours, représentait environ 90 % des liants produits pour le bâtiment, car il faut laisser une petite place au cousin le plâtre. Aujourd’hui ce chiffre est tombé à 0,3 %.
Comment en est-on arrivé là ?
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Revenons à l’histoire des hommes de notre pays.
Dès le milieu du XIXe siècle, ils découvrent leur pouvoir nouveau sur la matière.
Tour à tour, la vapeur, l’industrie lourde, la Tour Eiffel, bientôt l’Exposition Universelle, l’électricité, déjà les premiers ciments du temps du Baron Haussmann. Bien qu’ils n’aient encore rien à voir avec ceux qui apparaîtront plus tard.
Les esprits sont envahis d’un sentiment de toute puissance qui trouvera une première sanction lorsque les usines seront capables de produire des quantités énormes d’armement pour la guerre de 14.
Hélas ! Parce que c’est là, dans la douleur, que va commencer la grande mutation contemporaine du bâtiment.
Enfoncés dans les tranchées, les jeunes apprentis et ouvriers du bâtiment meurent par milliers. Alors, une génération manquera dans les années 20/30 pour permettre aux vieux artisans de transmettre leur savoir.
Or, dans le même temps, précisément, apparaît un mode de construction tout à fait nouveau : le ciment armé avec le bâti par poteau-poutre. Assoiffés de modernité, les nouveaux bâtisseurs se jettent dessus, tandis que le mode constructif ancien, plus complexe, demandant plus d’expérience, est abandonné. Les liants hydrauliques plus faciles d’emploi seront de plus en plus utilisés.
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Pendant ce temps, le monde agricole connaît aussi une mutation sans précédent. De 5,6 millions exploitations en 1900, la France passe à 1,8 million en 1965 et environ 500 000 aujourd’hui. Une perte de 50 000 exploitations par an, pendant un siècle, avec l’abandon d’innombrables bâtiments.
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La guerre de 39/45 survient. Rebelotte.
Des ruines, des quantités de ruines. Il faut reconstruire très vite.
Une certaine forme d’enthousiasme s’empare à nouveau de la population. Nous sommes dans les 30 glorieuses ! Les énergies fossiles sont illimitées. Allons-y, consommons. Les campagnes se vident, les villes engraissent, on bâtit en hauteur des cités entières.
Il arrive même qu’elles soient radieuses.
Et les maisons anciennes dans tout cela ?
Elles vivent leurs années les plus difficiles. Seuls quelques originaux s’y intéressent. C’est en 1965 que naît Maisons Paysannes de France.
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Le réveil sonne en 1973.
C’est le premier choc pétrolier, la première angoisse, le premier doute.
Nous sommes peut-être plus faibles que nous ne le pensions.
Aussitôt nos responsables les plus responsables, ceux qui auraient peut-être dû imaginer la catastrophe avant qu’elle ne survienne, se mettent au travail.
En 1975 sort la première R. T. (Réglementation Thermique, pour les débutants). Les effets, sur le terrain, se feront sentir à partir de 1978. Le début de la sagesse avec un bâton, en quelque sorte !
A partir de 75 une nouvelle R.T. sera imposée au bâtiment tous les 5 ans. Les DPE (Diagnostics de Performances Energétiques, pour les mêmes débutants) seront rendus obligatoires pour toute vente ou location.
Le feu d’artifice provisoirement final sera le Grenelle de l’Environnement.
Avec pour mot d’ordre : « puisque nous devons faire des économies d’énergie et que le bâtiment existant, à lui tout seul, en consomme 43 %, isolons nos logements ! Dedans, dehors, dessus : isolons, isolons ! »
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Et le bâti ancien ?
Et le bâti ancien dans tout cela ?
Avec la chaux aérienne qui en est, en quelque sorte, le symbole ?
Pauvre bâti ancien face à la course aux économies d’énergie qui est peut-être, le pire des dangers encourus !
Car l’homme d’aujourd’hui a peur, et comme toujours dans ce cas là, les réactions sont précipitées, radicales.
La chaux aérienne est une victime désignée de cet état.
Les tenants des matériaux isolants le clament à tous les vents : tous ces vieux trucs contribuent à faire des maisons-passoires !
Ce qu’ils ignorent, ou plutôt ne veulent pas savoir, c’est que justement la chaux apporte à la maison ancienne la capacité de respirer de façon naturelle, nous le savons par expérience.
Mais comment le prouver et le faire admettre à ceux qui infligent à notre bâti ancien des traitements de sauvage ?
En employant les seuls critères qu’ils reconnaissent :
la modélisation et la normalisation par des expérimentations scientifiques chiffrées…
C’est l’opération BATAN à laquelle nous participons, avec des laboratoires de l’Etat, pour le compte du Ministère du Logement et de l’ADEME.
Elle souhaite prouver que le bâti ancien est beaucoup moins consommateur d’énergie qu’on le dit.
Vous constatez comme moi qu’il existe, tout de même, de bonnes initiatives!
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Servir à quelque chose aujourd’hui pour la sauvegarde de notre patrimoine d’habitation (1/3 ancien), c’est quoi ?
C’est soutenir les bons professionnels, informer, convaincre, apporter des preuves, des expériences (BATAN). C’est peser sur les textes législatifs. C’est chercher avec les industriels des voies nouvelles. C’est développer des économies locales etc.
Des quantités d’actions possibles …
(…)
Pas de doute, nous devons ouvrir le bâti ancien aux exigences contemporaines de santé, d’économies d’énergie, de réductions des émissions de gaz à effet de serre, mais pas n’importe comment.
Car le grand combat d’aujourd’hui, est de faire admettre par tous (et spécialement par tous les acteurs du bâtiment) qu’il existe deux types de bâti, l’ancien et le contemporain (en gros avant et après la dernière guerre), qui ne peuvent être traités de la même façon.
Mais cette idée, simple, évidente, incontestable, est très difficile à faire passer parce qu’elle n’arrange personne.
Elle n’arrange pas les gens de loi parce qu’elle complique les textes en créant des exceptions.
Pour les mêmes raisons, elle n’arrange pas ceux qui veulent agir très vite sur l’écologie de la planète en simplifiant le message à l’extrême. Toujours la même rengaine : isolons.
Elle n’arrange pas les industriels qui risquent de voir s’échapper des ventes très importantes de produits standardisés.
Et puis, il faut bien le dire : elle n’arrange pas beaucoup de professionnels, entrepreneurs, artisans, qui trouvent plus facile d’employer toujours les mêmes méthodes de mise en œuvre et les mêmes matériaux, sans avoir à se poser trop de questions.
Enfin, elle n’arrange pas les donneurs d’ordre qui ont du mal à admettre de payer peut-être tout de suite un petit peu plus pour assurer un long avenir à leur bâtiment et bénéficier, par exemple, d’un confort d’été qu’ils conçoivent difficilement.
Mais tout n’est pas noir ! L’homme d’aujourd’hui comprend mieux la nécessité de se rapprocher de la nature.
Il doit retrouver le chemin de la raison et construire un habitat qui vivra avec son environnement au lieu de s’en isoler comme il cherche à le faire de façon si obstinée.
Depuis 80 ans, au moins, on n’a jamais cessé de détruire ou de détériorer le patrimoine bâti de nos pays.
Mais il existe des gens, plus nombreux qu’on ne croit, qui ont compris le chemin à suivre pour le sauvegarder. Certains sont même franchement passionnés.
Alors ! Honneur aux élus qui créent des PLU ou des ZPPAUP avec l’idée de préserver l’héritage bâti de leur territoire.
Un grand bravo à nos amis de la Fondation du Patrimoine pour leur action si importante.
Un grand merci amical à toutes les associations, les organisations, à tous les isolés dont le seul but est de comprendre et de savoir toujours d’avantage.
Une fraternelle pensée aux délégués de Maisons Paysannes de France et leur entourage qui se battent avec tant de conviction pour convaincre.
Il faut que cela se sache !
Bravo à tous les professionnels, architectes, artisans notamment qui cherchent les meilleurs solutions pour le bâti ancien.
Honneur aux maçons, charpentiers, couvreurs, menuisiers, honneur à tous les artisans qui font vivre les richesses fabuleuses de notre patrimoine commun en le servant avec passion.
Il faut que cela se sache !
Bravo aux recherches qui sont menées un peu partout pour des constructions nouvelles qui n’oublient pas les repères du passé.
La chaux aérienne qu’employaient nos ancêtres en fait partie. Elle a failli mourir, mais elle vit encore. Son état de santé s’améliore même doucement.
Alors, permettez-moi de finir de façon symbolique et de circonstance, en paraphrasant le titre d’un ouvrage célèbre : « le jour où la chaux reviendra …».